Un rapport du Haut Conseil de l’Education indiquait, en 2007, que 4 enfants sur 10 en école primaire rencontraient une difficulté liée à l’écriture ; tandis qu’un grand-père venu à l’Atelier des Lettres, nous confiait plus récemment : « il ne s’agit pas seulement de faire des arabesques, des pleins et des déliés ; si on a une écriture indéchiffrable par l’autre, on ne peut pas s’intégrer… ».
A l’occasion d’une visite au Musée des Lettres et Manuscrits, Agnès Pasteau, Professeur des Ecoles à Sainte Clotilde depuis quelques années, découvre notre Atelier. Suite à cela, nous interviendrons dans deux classes de manière ludique, afin de les sensibiliser à l’écrit, au travail sur la posture, à la tenue du stylo.
Nous en avons profité pour discuter avec cette institutrice passionnée et croiser nos regards sur l’approche de l’écriture…
Si on lui demande quel est son dernier souvenir plaisant personnel d’écriture, elle répond : « sur une tasse avec une craie, les petits mots que je laisse à mes enfants ou à mon mari… le mot plaisir plutôt que la parole ». Et elle ajoute : « En ce qui concerne la préparation des mes cours, je fais toujours des brouillons par écrit avant de finaliser par ordinateur avant l’impression, je m’y prends longtemps à l’avance et pour ce qui est des appréciations, elles sont toujours manuscrites, je suis attachée à cette personnalisation. Je m’adresse aux parents mais aussi aux enfants… . Moi, je prépare encore mes cours, à l’ancienne ».
Avec le déploiement des technologies et l’arrivée des jeunes générations, elle observe amusée : « Je m’aperçois que lorsque j’ai des réunions extra-scolaire, certains sont avec leur iPad,…, alors que moi j’ai un petit cahier, hyper scolaire. J’ai besoin de ça, d’un support : même si c’est gribouiller, je recours beaucoup à l’écrit. A la base je suis une visuelle. Pour moi l’écriture, c’est laisser une trace motrice mais aussi une image dans la tête ».
Depuis 20 ans, Agnès Pasteau enseigne, elle intervient désormais à mi-temps en CE2. Sa vocation remonte à l’enfance : « Je n’étais pas une excellente élève, plutôt moyenne, c’est peut-être ce qui m’a poussée à enseigner : la difficulté, du moins les non-facilités m’ont amenée à essayer de trouver le moyen d’expliquer facilement des notions qui sont un peu abstraites quand on est petit… Il faut essayer de rendre les choses simples et recourir à la manipulation ».
Evolution du rapport des élèves à l’écriture : « repérer et attaquer plus tôt »
Les enfants dont elle s’occupe sont dans une tranche d’âge où ils encore ont envie de faire plaisir. Mais il y a une évolution différente entre les garçons et les filles : la fille en général va avoir envie que ce soit joli, le garçon est plus dans l’abstraction. L’écriture des filles est en général bien meilleure que celle de la majorité des garçons. Les garçons sont plus impulsifs et les filles plus affectives dans cette tranche d’âge. Lors de l’atelier, nous avions pu observer cela ; les filles demandaient : « est-ce qu’il y a d’autres couleurs ? » et les garçons : « est-ce que je peux avoir la plume qui écrit comme ça ? ». Les garçons sont plus dans l’outil, le côté ludique.
Malgré cela, avec les années et le recul, quand on lui demande si la situation évolue de façon positive dans le rapport des élèves à l’écriture, elle nous répond franchement : « Je ne pense pas que ça va mieux ».
D’après ses observations, en début d’année de CE2 sur une classe de 25 élèves, 4-5 enfants et au moins deux systématiquement relèveraient de la graphothérapie, et souvent ce sont plutôt des garçons. Elle constate qu’avec des élèves de 7-8 ans, les enseignants en sont déjà plus à faire de la rééducation : « c’est déjà presque trop tard ».
L
e fait de devoir gérer un grand groupe fait que l’enseignante va passer remettre la main comme il faut, …, et cela de façon continuelle. Il faut réussir à faire passer des messages : « A l’école pour écrire vous avez le droit de mettre les coudes sur la table, et vous devez mettre les coudes sur la table ». Elle va leur montrer la position, passer pour redresser, incliner le cahier, distinguer les droitiers et les gauchers : pour tout cela, il faut passer derrière chaque élève pour l’aider. In fine, il est important que le travail rendu soit agréable à lire et ce, même s’il subsiste quelques erreurs.
A Sainte Clotilde, on introduit le stylo plume en CP. Tout le monde écrit au stylo plume, sauf en Mathématiques pour lesquels le crayon est autorisé parce qu’il faut pouvoir effacer. Autrement l’effaceur est interdit en CE2, parce que cela fait des pâtés et use le papier. Agnès Pasteau préfère donc demander à ses élèves de barrer d’un trait discret et de réécrire à côté. Pour sa part, elle n’arrache jamais une feuille : si un travail ne convient pas, elle évite de barrer et demande de le refaire ; de même, elle ne fait pas coller une feuille par-dessus. C’est en effet plaisant pour les enseignants comme pour les élèves de voir la progression.
Parce qu’elle aime ce qu’elle fait et éviter de tomber dans une routine, elle s’adapte aux acquis de chaque promotion.
Plutôt que de faire des lignes d’écriture, elle propose de la copie. A ses élèves, elle demande de regarder leur travail une fois fini, d’évaluer ce qui est bien écrit et ce qui est moins bien écrit. Il y en a toujours quelques-uns qui vont « capter ». Elle évalue la copie (oubli d’un mot) mais aussi l’écriture (le soin). Il n’y a pas de note chiffrée, mais des lettres : il s’agit de valider le fond et la forme. Pour favoriser la progression, Agnès Pasteau varie les exercices entre copie sur texte, copie sur tableau en la suivant au fur et à mesure, afin d’obliger les élèves à travailler l’accélération, etc. Le rythme évoluera aussi sur l’année ainsi que le degré de complexité des exercices. On peut très bien avoir des élèves qui copient sans erreurs mais avec une très mauvaise écriture… Ce qui est important, c’est de montrer aux élèves que l’on ne fait pas que pour être noté. Il faut aussi que cela leur plaise : quand ils recopient une leçon, ils vont devoir apprendre dessus. Les enseignants sont là pour la rigueur, leur montrer ce qui est beau, ce qui est bien, mais aussi ce qu’ils sont capables de faire.
S
ur les CE2, elle remarque la même typologie récurrente dans l’attitude : le manque de concentration qui oblige à passer d’une activité à l’autre. Elle insiste sur l’environnement pour favoriser les temps de travail : on monte dans la classe dans le calme, on reste debout derrière sa chaise, ensuite on s’assoit. On souffle on arrive on est posé, prêt à travailler. Parce qu’une journée c’est long et que l’on finit souvent affalé, alors elle propose à ses élèves de s’étirer, de respirer : quand on sort l’ardoise, ils disposent de cinq minutes pendant lesquels ils peuvent gribouiller et s’amuser avant de commencer les exercices. Même si le programme est chargé : « ce qu’on va faire lentement jusqu’à la Toussaint, ce n’est pas du temps perdu : une fois les bases acquises, on peut accélérer le rythme. Si on va trop vite, on est déçu ».
Bien qu’elle intervienne sur les supports, le comportement, la posture, la prise de la main,… ; l’évolution des élèves n’est pourtant pas remarquable au final. Parce qu’en fait, cela se joue déjà avant…
Les enfants avant d’arriver à l’école ont déjà eu l’outil en main. Avant d’arriver en maternelle, ils ont déjà vu la lettre toute faite sur l’ordinateur, manipulé des craies, des crayons, des feutres… Ils sont déjà déformés pour certains. Les tout petits, les 2 ans, dès qu’ils tiennent un crayon ont déjà de mauvais réflexes. En maternelle, beaucoup sont déjà en rééducation dans la tenue du crayon, ils ne sont déjà plus dans l’apprentissage. En CE2, on est déjà plus dans la correction. Idéalement, il faudrait que les parents veillent d’avantage à la bonne tenue du stylo. Il faudrait leur apprendre les bons gestes : ils ne savent pas forcément comment accompagner la démarche et surtout valoriser chaque effort de l’enfant pour l’encourager. Ainsi, quand Agnès Pasteau reçoit des parents, qui disent de leur enfant : « il n’écrit pas bien », elle répond : « quand il apprend une leçon, laissez-le écrire à sa façon. Soyez exigeant lorsque vous demandez un travail bien soigné qui doit être rendu ». Il faut faire la différence entre un brouillon et un devoir : cela n’exige pas le même degré de présentation.
Si on lui donnait une baguette magique, Agnès Pasteau voudrait s’en servir pour que les parents veillent autant à la bonne tenue qu’à la note finale à obtenir :
« En fait, ils n’ont pas conscience de l’importance de ces gestes pour après. C’est un métier, aussi, d’être parent. Dans les mallettes de naissance, il faudrait presque glisser une notice sur la tenue de crayon : cela se joue vraiment dès la petite enfance… »
L’apport de l’Atelier des Lettres à l’école
Les intervenants extérieurs apportent à plusieurs niveaux : ils disent ou redisent parfois des choses, mais ils ne sont pas les professeurs, cela permet de faire passer des messages ; ce sont des spécialistes très pointus dans leur domaine ; et ils offrent une ouverture sur autre chose.
Avec l’Atelier des Lettres, la calligraphie permet d’offrir de faire un peu plus en Arts Plastiques, discipline qui n’est pas assez développée à Sainte Clotilde, mais aussi de façon générale dans l’éducation française. Les enfants ont apprécié cette journée : ils ont vu dans leur travail que ça pouvait être beau. Par ailleurs, la Graphothérapeute a pu donner un retour sur les enfants.
Au final, on retrouve de grands points communs : l’écriture est avant tout une affaire de passion pour être bien enseignée, transmise et que cela reste. Agnès Pasteau fait sans doute partie de ces rares professeurs capables de marquer ses élèves, et ce n’est pas pour rien que certains, encore longtemps après, se rappelle encore d’elle et du soin qu’elle a apporté à les corriger dans leur posture ou leur façon d’aborder l’écriture…
Comme le dit si bien cette expression latine : « Qui scribit bis legit : celui qui écrit lit deux fois ». Benjamin Franklin a amélioré cette expression : « Tu me dis, j’oublie. Tu m’enseignes, je me souviens. Tu m’impliques, j’apprends ».
A vos stylos !
Mots-clefs : apprendre à écrire, apprendre écrire, atelier des lettres, calligraphie, dysgraphie, écriture, enfants, graphothérapie, Musée des lettres et manuscrits
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